Baroque … and Roll !

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Musique

0709861304196_1Je sors, écrasé de plaisir, de l’écoute de la Griselda de Vivaldi, avec l’ensemble Matheus dirigé par Jean-Christophe Spinosi. C’est une des œuvres majeures, et pourtant relativement méconnues, du répertoire vocal  du prêtre roux.

Il se passe décidément quelque chose dans la Musique Baroque. De tous les genres musicaux dits « classiques », le Baroque (période couvrant environ 1600-1750)  est celui qui a suscité, depuis quelques décennies, le plus de révolutions radicales en termes d’interprétation. Depuis les années 70. La démonstration la plus claire en est l’écoute comparative de la « scie » du genre, le sempiternel « Quatre Saisons » du même Vivaldi. Version « I Solisti Veneti » 1970, vous avez la musique d’attente de votre téléphone, ou le bruit de fond qui accompagne vos courses au supermarché. C’est mélodieux, mollasson, linéaire. Pas désagréable du tout, mais joué comme du classique ou du romantique. Ecoutez les dernières versions ! Giuliano Carmignola par exemple : le souffle de l’Enfer, les grondements du « tremoto », les flammes dévorantes, les glaces du Pôle Nord, les brumes de la Lagune. Tout y passe, de l’allégresse délirante à la plus profonde méditation sur la condition humaine.

Entre les deux, quarante ans environ, on n’entend plus la même œuvre. Les tempi ont explosé, les rythmes sont en rupture permanente, la technique du violon ou du violoncelle a perdu tout académisme. Au sens propre du terme, le baroque est devenu dingue. Comme il doit l’être. Lisez le magnifique (petit) livre du romancier cubain Alejo Carpentier « Concert Baroque ». Il y imagine une rencontre (qui a d’ailleurs peut-être eu réellement lieu) entre Antonio Vivaldi et Friedrich Händel à Venise vers 1720. A  « l’Ospedale della Pièta », antre du « Prete Rosso » (C’est ainsi qu’on dénommait Vivaldi), tous deux jouent des concerti dans une espèce de concours de folie concurrentielle. A qui la phrase la plus dissonante, à qui le rythme le plus fougueux, le tout scandé de hurlements d’encouragements et d’injures graveleuses !

C’était ça un concert baroque à Venise. Tous les historiens l’attestent. A l’image du Carnaval : Vie, Mort, Plaisir, Douleur, Sexe, Spiritualité. En un mot la Vie même ! Aucun lien avec ces musiques plan-plan, aseptisées, copiées-collées d’une interprétation à l ‘autre. Avec les nouveaux baroqueux, jamais le terme d’interprétation n’a été aussi exact : on n’exécute (quel mot !) pas, on réinvente. Nombre de mes amis me demandent souvent pourquoi j’ai acheté cette énième version du « Stabat Mater » de Pergolese, cette rengaine rabâchée des Brandebourgeois de Bach,  ces sonates de Corelli. Au-delà du symptôme de la répétition (Ostinato) dont les baroqueux, dont moi, sommes sûrement victimes, écoutez ces versions de la « même » œuvre. Aucune ne ressemble à l’autre. Derrière les textes éternels des grands compositeurs, vous entendez, Jean-Christophe Spinosi, Emmanuelle Haïm, Marc Minkowski, Jordi Savall et leurs formidables formations. Ils réécrivent les œuvres en les jouant. Comme dans la Venise des Doges où le concert était la scène du social et de la passion collective.

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