Beaucoup de bruit pour rien

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Medias, Société

internet « Much ado about nothing » en VO. C’est le titre d’une pièce de William Shakespeare, « Beaucoup de bruit pour rien ». Une part non négligeable des news, débats, « buzz » qui nous tombent dessus à longueur de journée, par ondées continues sur nos différents médias, concerne ce qu’on pourrait aussi intituler d’une autre œuvre du grand Will : « Les Joyeuses Commères de Windsor ». Ou de l’Élysée. Ou de l’édition. Ou … Comment le citoyen que je suis peut-il faire savoir, modérément et si possible, avec efficacité qu’il se contrefout par exemple de la vie privée du Président Hollande, des productions marchandes de tel « philosophe » de télévision, ainsi que de toute « info dominante » quel qu’en soit le thème et de ceux ou celles qui la fabriquent et la répandent ?

Les plus naïfs d’entre nous ont pensé, il y a quelques années, que le Net allait ouvrir une ère nouvelle pour l’information. Une vraie révolution disions-nous. Certes nous allions avoir à être plus vigilants que jamais devant le déferlement continu d’informations plus ou moins contrôlées, mais au moins, la voie était enfin ouverte à l’innovation, l’originalité, la variété des sources et des thèmes, la créativité des approches.

Que Nenni ! Vieux lecteur de Marshall Mc Luhan, j’avais déjà des doutes. Gagné ! C’est pire que jamais. Plus encore que les « grands » médias, les sites et réseaux « nouveaux » parlent tous (à quelques détails près) de la même chose. Par exemple de Hollande, Valls, tel événement « littéraire » ou prétendu tel, tel nouveau film. Blogs « politiques » qui prolifèrent comme des lapins numériques, sites de journaux en ligne émergents, forums de discussion, même combat ! Plus il y a de points de locution, plus on dit la même chose partout. La multiplication exponentielle des lieux de parole publique – ce n’est un paradoxe qu’en apparence –  étroitise l’agora, restreint l’espace public. Pire, elle appauvrit l’enquête sur le réel, l’exigence de vérité et donc l’information citoyenne. L’ouverture de la toile aboutit à l’effet contraire de celui qu’on aurait pu naïvement espérer : l’ère de la domination absolue de l’info… dominante, voire unique, est à son apogée.

Ce paradoxe structurel entre support et contenu était pourtant énoncé, comme prophétiquement, par Marshall Mc Luhan dans les années 60 (*). On a cru, après lecture superficielle de son œuvre, que son « Village Global » annonçait une extension universelle de l’information et de la communication et, par conséquent, il semblait évident que cela menait à un enrichissement des échanges et de la parole médiatique. Mc Luhan, en fait, disait exactement le contraire : ce n’est pas le village qui s’étend jusqu’à l’univers, c’est l’univers qui se réduit au village ! Le « Global village » c’est une peau de chagrin. La planète.com fonctionne en « brève de comptoir », entre la place de l’Église et la Place de la Poste. La démonstration Hollande/Valls/salon du livre en est flagrante : affaire de ménage, affaire d’adultère, affaire de voisinage, affaire de commerce. On se croirait au bon vieux temps de Trifouillis-les-Oies. La seule différence est quantitative : là où les commères échangeaient quelques ragots au lavoir, on a aujourd’hui des milliers d’articles, de chroniques, de blogs, de liens, de vidéos, de docs sonores sur cette question essentielle pour le devenir de l’humanité : comment va la vie sexuelle du Président, qui est l’écrivain à la mode.

Pendant ce temps, bien sûr, mais secondairement, des mineurs (je veux dire des gueules noires) meurent au boulot en Chine, aux USA (mais oui). Des attentats déciment des milliers de gens comme de la viande de boucherie au Pakistan, en Irak et ailleurs. La Grèce est en faillite… je n’écris pas ça pour faire la liste de ce qui importe à mes yeux dans ce monde, mais pour faire émerger le « secondairement » c’est-à-dire au second rang. Parce que le propre des vitrines médiatiques c’est de fonctionner comme des vitrines de boutique : on montre d’abord ce qu’on veut vendre ou ce qui fait vendre. Du coup la hiérarchie des choses ne repose plus sur leur importance, leur utilité ou même leur valeur, mais juste sur la place où on les a mises dans la vitrine ! Les gueules noires, les victimes des attentats, la paupérisation galopante en Grèce ou les violences faites aux femmes sont donc plus bas en ce moment dans la hiérarchie des événements que la rumeur sur Hollande ou les ambitions éditoriales d’Onfray.

Le plus paradoxal, sûrement, c’est que nous sommes quelques-uns à y participer. Par nos écrits, nos blogs, nos chroniques, nos réactions, nous sommes de cette troupe des « réactifs », des « interactifs », de ceux qui prennent part au débat public et apportent une contribution éditoriale à la toile. C’est, bien sûr, dans un élan d’échange et de débat citoyen. Mais à l’arrivée, même bardés de nos bonnes intentions, nous sommes pris dans la toile, nous sommes une part du bruit ambiant.

Dire qu’il y en a pour mépriser et se gausser de la « petite » presse de province ! Pourquoi ? Parce qu’elle raconte les « chiens écrasés », les décès du jour, les mariages, les inaugurations, les potins locaux. Eh bien au moins, ce sont des infos, des vraies, pas des rumeurs, pas des ragots d’arrière-boutique. C’est le « Village », au sens propre du terme, à l’ancienne, avec ce qu’il présente de rassurant, de proche, de familier. Et finalement, ça nous fait des vacances : j’ai lu (enfin, n’exagérons rien, juste « traversé ») comme d’habitude mon « Populaire du Centre » quotidien cette semaine. Je n’y ai pas trouvé une allusion aux événements considérables qui agitent la « nouvelle presse » empêtrée dans sa toile. Où sont donc les ringards ?

Et si, finalement, la révolution informative et médiatique tant attendue par le canal du Net se réduisait à notre cher Will et à son « Beaucoup de bruit pour rien » ? Et si le vrai défi aujourd’hui était de résister à l’information unique et d’aller à contre-courant, c’est-à-dire à l’essentiel ?

(*) La Galaxie Gutenberg (1962)

De Tintin au Monde

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Medias

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J’ai souvenir de l’en-tête du « Journal de Tintin » : « Le Journal des jeunes de 7 à 77 ans ». Dans mon cas, ils avaient tort. J’aime toujours bien Tintin, profondément niché quelque part dans ma mémoire culturelle, mais il y a bien longtemps que je ne le lis plus. En fait j’ai quitté Haddock et sa bande vers 16 ou 17 ans. Et, sans transition, je suis passé au « Monde ».

D’une certaine façon, ça ne me changeait pas vraiment ! Je continuais à suivre des aventures extraordinaires ayant pour théâtre les contrées exotiques dont je rêvais : révolutions en Amérique du Sud, intrigues et mystères en Chine ou au Japon (Ah, les « papiers » de Robert Guillain !), conquête de la Lune, complots dans les pays du Golfe. Le souffle du monde continuait à nourrir mes rêves, mes espoirs, mes colères.  Mao-Tsé-Toung (comme on écrivait alors), Che Guevara, Pinochet, Tito, avaient pris la place de Tintin,  Tapioca, Chang, Abdallah.

Bien sûr, j’avais basculé de la fiction pure à la réalité massive et (trop) souvent tragique. Mais la réalité, quand elle est médiatisée, sous la plume souvent talentueuse (à l’époque) des journalistes du « Monde », fonctionne comme une fiction pour le lecteur, douillettement calé dans son troquet favori du Quartier Latin, à mille lieues des événements réels, si tragiques soient-ils. Le décalage irréductible entre le fait et le récit reproduit l’espace fictionnel, aboutit à ne plus parler qu’à l’imaginaire. Glissement insensible, mais inexorable, du lecteur, de la place de témoin à celle de spectateur passif, certes compassionnel mais passif. C’est cette passivité qui fut le moteur de choix de vie pour certains : on se rappelle l’engagement héroïque de Régis Debray, l’engagement puis la dérive tragique de Pierre Goldman. Toute une génération a connu plus ou moins le vertige (intérieur fût-il) du chemin qui menait des colonnes du « Monde » et du Boulevard St Michel à l’aventure réelle. Pour la plupart, nous sommes restés sagement (?) scotchés à notre table de troquet. L’aventure s’est arrêtée aux pages « Amérique du Sud », « Asie », « Moyen-Orient » de notre « Journal des jeunes de 17 à 97 ans ».

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