Les madones d’Echo Park, Brando Skyhorse

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Littérature, Recensions

51ZMEJG3JtL

Les Madones d’Echo Park, roman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adèle Carasso, Éditions de l’Olivier, 2011. 297 p. 22€

Ecrivain(s): Brando Skyhorse Edition: L’Olivier (Seuil)

Vous est-il arrivé, dès les premières lignes d’un livre, d’entendre, au sens physique du terme, une musique obsédante ? Avec Les Madones d’Echo Park, c’est la slide guitar de Ry Cooder qui ne vous quitte pas ! Un lieu revient, dans toutes les voix qui constituent cette œuvre, Chavez Ravine. Un immense quartier chicano de Los Angeles où s’entassaient les laissés pour compte du rêve américain et qui, pour les besoins de la construction d’un grand stade de base-ball (Dodger Stadium), a été rasé en 1960 et les « wetbacks » (dos mouillés parce qu’ils passaient à la nage le Rio Grande !) ont été chassés, éparpillés dans des taudis encore plus ignobles parce que sans âme. Et le grand Ry en a fait un album il y a 4 ou 5 ans : entre blues et texmex.  Il se rappelle : «Je fuguais en bus jusqu’aux barrios, ces bas quartiers basanés et réputés dangereux d’où émanaient de jour comme de nuit des rythmes cuivrés et joyeux, parfois terriblement nostalgiques, mais toujours épicés.» C’est là que se glisse la chanson obsessionnelle de ce récit polyphonique. Presque des nouvelles pour tout lecteur inattentif. En fait un récit unique « slidé » par des doigts, des corps, des âmes, des douleurs différentes. Le chicano brisé, nulle part chez lui, en quête d’une identité chimérique, sans cesse menacé d’être chassé de L.A. à l’autre côté de la frontière mexicaine. C’est-à-dire nulle part. Nulle part chez lui. Ni d’un côté ni de l’autre.

Existence « borderline » comme la chanson de Madonna qui court aussi tout au long du récit. Ni chez lui, ni au chantier. Et l’épouse, bonne à tout faire, qui rêve de parler anglais comme sa fille et finit par trouver « écho » (car Echo Park porte bien son nom, jeu fascinant de rencontres incessantes et impossibles entre les êtres) en une vieille femme un peu folle et dévorée de bonté. Avant de la trouver noyée dans sa piscine, comme une Ophélie ridée. Et l’ado qui ne sait plus rien de ses racines (comme la mère qui ne parle pas l’anglais elle ne sait plus l’espagnol !) et croit en trouver dans les tubes TV. Et le chauffeur de bus qui trimballe toutes les misères des âmes d’Echo Park. Et …

La maîtrise et la force de Brando Skyhorse, c’est de dire la violence en douceur, de dire l’horreur en beauté, de dire le désespoir dans un chant d’amour. « Les Madones d’Echo Park » c’est l’autre Los Angeles, à mille lieues d’Hollywood, du fric et de Sunset boulevard. C’est les barrios des chicanos, des enfants paumés entre pauvreté et acculturation, des femmes battues et exploitées, des mecs amers et souvent prêts à tout, même au crime. Brando Skyhorse nous parle de ceux qui n’ont pas de voix et qui pourtant disent l’Amérique. Dans sa formidable schizophrénie : capable d’accueillir et de broyer, en un destin rare. « Je ne mesure pas la valeur de cette terre à ce que je possède mais à ce que j’ai perdu, parce que, plus on perd, plus on devient américain. »

Grand premier roman. On attend le chef-d’œuvre qui se mitonne déjà, à coup sûr, et dont tous les ingrédients sautent au nez dès ce livre !

Quatre ans après – Deux mots sur Levi-Strauss

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Philosophie

Portrait de l'ecrivain Claude Levi Strauss.© Effigie/ LeemageA le citer si souvent et depuis si longtemps je finis par penser que je lui dois une partie majeure de mes fondations intellectuelles. Claude Levi-Strauss est mort il y a 4 ans.  A 100 ans. C’était le dernier « grand dinosaure » de la pensée française du XXème siècle.  Mais rassurez-vous, je n’écris pas ici une post chronique nécrologique et laudative. Il y en a eu des centaines dans tous les medias, et certaines de très haute qualité. Je veux, humblement, me rappeler quelques souvenirs, partagés, je le sais, avec une génération de gens qui avaient 20 ans au Quartier Latin en 1970.

Il y a quelques 40 ans, à Paris, on ne savait plus où aller pour écouter et comprendre : Jacques Lacan tenait séminaire du mardi à l’ancienne faculté de droit, Claude Levi-Strauss faisait ses conférences au Collège de France, Michel Foucault aussi et Roland Barthes. Louis Althusser était à Normale Sup rue d’Ulm. Gilles Deleuze à Paris VIII. Sartre était encore là, même s’il était pour nous, à ce moment, un peu « déposé » par tous les autres. Au moins philosophiquement.

Aujourd’hui on ne sait toujours plus où aller. Parce qu’il n’y a plus où aller. La mort du dernier dinosaure a signé la fin des dinosaures. La pensée ne fabrique plus des « tout », elle « zappe » ou se spécialise, oscillant de la tentation du « touche-à-tout » à celle du « savoir tout » dans un domaine exclusif. Quand ce n’est pas – horreur suprême – les mascarades de pensée qui se donnent à voir sur les plateaux de télévision avec l’improbable Onfray en tête de gondole.

La marque des « dinosaures », celle de Levi-Strauss donc, c’est la transversalité de leur pensée, de leurs travaux. Lacan, le psychanalyste, Barthes, le linguiste, Foucault, l’historien, Levi-Strauss, l’ethnologue, Althusser et Deleuze, les philosophes, qui se rappelle aujourd’hui vraiment leur disciplines d’origine ? A travers les travaux qu’ils menaient dans leur champ propre, c’est un véritable système de pensée qui s’élaborait, une grille de lecture du monde, une méthodologie d‘analyse transférable à tous les espaces du questionnement sur l’homme et ses sociétés. Lacan prenait (et le disait) à Levi-Strauss. Barthes à Lacan. Tous à chacun, chacun à tous. Et, ensemble et séparément, ils élaboraient un moment essentiel de la pensée.

Pas à la manière des anciens, mais dans l’invention de la plus révolutionnaire des modernités. Jacques Lacan le formulait ouvertement en annonçant « la mort de la philosophie ». C’est-à-dire de quoi, sinon de ces écoles de pensée qui avaient pour objet l’interprétation du monde (« Weltanschauung » disaient les philosophes allemands) et qui en donnaient des lectures « closes », en boucle, avec un début et une fin ? La source de tous les dogmatismes, de tous les sectarismes. On sait que le XXème siècle l’a payé cher, très cher.

Avec Levi-Strauss la pensée s’ouvre à la seule méthode d’analyse, point au seul objet de l’analyse. Pas de « leçon de morale », pas de système normatif des comportements, pas d’idéologie. Une lecture élémentaire, au sens étymologique, de la structure envisagée. « Structures élémentaires de la Parenté ». Structure. Et bien sûr, habitués au système, on a voulu l’enfermer dans un autre « système » : le Structuralisme. Qui, évidemment, n’existe pas plus chez lui, qui en est le père, que chez les autres qualifiés de « structuralistes ». Si l’approche analytique des systèmes et des structures c’est le « structuralisme », c’est uniquement par analogie à « l’existentialisme » au « sensualisme » à l’ « hédonisme », au « stoïcisme ». L’époque, des années 50 à 80, ne supportait guère de pensée ouverte qui ne se close par le suffixe –isme. C’était illisible pour une génération de gens biberonnés au marxisme-léninisme et à l’idéologie à forte dose.

Lacan nous a dit un jour, à Vincennes (Paris VIII) : « Vous voulez un Maître, vous l’aurez ». Quelques jours plus tard, rue St Jacques, Claude Levi-Strauss était au premier rang de l’assistance qui se pressait au Séminaire du Maître de l’Ecole Freudienne. Ce jour-là, à voir et à entendre Lacan s’adresser à lui, ce n’était pas Jacques Lacan le Maître. Il l’avait dit un jour, à quelques-uns d’entre nous : « le retour à Freud, ce n’est pas moi, c’est Levi-Strauss qui en est  le premier artisan. »

Au revoir encore Maître. Nous sommes quelques-uns, quelques-unes, à vieillir en se référant à vous, toujours !

Black Dahlia, Black Ellroy, Black USA

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

james_ellroyAvec « Underworld USA » James Ellroy continue ses fouilles littéraires et archéologiques dans les entrailles les plus  secrètes de l’Amérique, les plus glauques. Après « American Tabloïd » et « American Death Trip » le grand James nous donne, en point d’orgue à sa « Trilogie Américaine », une œuvre éblouissante, alliant avec sa maestria habituelle le noir le plus sombre et le talent le plus lumineux. C’est ça le secret. Ombre et lumière, les deux clés de l’énigme Ellroy, qui commence vraiment (il avait cependant écrit auparavant 6 chefs-d’œuvre !) par son « Dahlia Noir » (1987) et l’obsession envahissante de la mort de sa mère assassinée le 22 juin 1958, alors que James était un petit garçon de 10 ans. Obsession qu’il prétend lever avec « Ma part d’Ombre » en 1996 mais qui, obstinément, reste encore dans toute son œuvre, si ce n’est comme thème narratif, du moins comme matière même de l’écriture. L’œuvre d’Ellroy est écrite du sang de sa mère.

Du sang de l’Amérique aussi. Avec ses livres, plus noirs que l’encre, on oscille en permanence entre le fait divers épouvantable et l’Histoire récente, non moins épouvantable (les années soixante essentiellement), des USA. Les personnages sont des « serial killers » (« Un Tueur sur la Route »), des psychotiques, des flics désabusés, désespérés ou pourris, mais aussi John Kennedy, Richard Nixon, Bob Kennedy,  Edgar Hoover, ceux qui ont fait les USA de ces années Vietnam, de ces années Cuba, de ses années Chili, entre autres. De complot en manipulation d’état, de crimes sordides en exactions maffieuses, le dédale des romans d’Ellroy n’a rien de reposant. Jamais le « roman noir » n’a mieux mérité son nom.

Mais ce n’est pas vraiment nouveau : les polars américains n’ont jamais rien eu de reposant. Les pères spirituels d’Ellroy sont surtout Dashiel Hammett et Raymond Chandler. Ca « décoiffait » déjà : « Le Grand Sommeil » (Chandler), avec ses tueurs fous et ses dérives sexuelles, « La Moisson Rouge » (Hammett), avec ses junkies et ses tueurs à gages. Mais Ellroy franchit un pas dans la noirceur du genre. Son univers, porté par le rythme même d’une musique de jazz (« White Jazz » est écrit en phrases sans verbe, ponctué en syncopes, imitant le phrasé d’un sax), se décline en lieux, personnages et actions dont on se demande s’ils relèvent de la narration littéraire ou de la parole libre du cauchemar. Très étrangement, je trouve une forte parenté entre James Ellroy et…Guy de Maupassant ! La fin de « Black Dahlia », terrifiante, ressemble à s’y méprendre à la terreur de la fin des nouvelles fantastiques de Maupassant. Je pense en particulier à l’effroyable « Horla », qui ne laisse aucun lecteur intact. Et le « moteur » est le même : on ne sait jamais, avec Maupassant comme avec Ellroy, si l’auteur parle de la folie ou si l’auteur est fou.

L’œuvre de James Ellroy est tricotée de trois univers :

Univers 1 : L’obsession des « serial killers ». Dans tous ses romans, même si ce n’est pas le thème central, il y a, à un moment ou un autre, la silhouette sinistre d’un tueur en série. Certes, le meurtre de la mère en est, au sens propre, la matrice principale. Mais il y en a une autre, au moins aussi essentielle : l’Amérique et sa littérature qui, depuis la deuxième guerre mondiale, ont produit sans cesse d’effroyables faits divers réels, puis littéraires. On sait que Truman Capote a tiré son génial « De Sang-Froid » d’un fait divers réel. « Le Dahlia Noir » est issu du meurtre réel d’Elisabeth Short survenu le 15 janvier 1947 à L.A. Et est-il besoin de rappeler les tueries « ordinaires » auxquelles l’Amérique nous a habitués (Columbine, Campus de Delkab, Virginia Tech etc.) ? Dans une dialectique très « américaine », fiction et réalité sont maillés en une sorte de tissu narratif réel/Littérature/cinéma dont on ne sait jamais quel est le premier maillon : les livres imitent la vie ou est-ce l’inverse ?