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Jack London et son « double »

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

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Il est d’usage de considérer qu’il y a « deux » Jack London.

D’abord, celui de notre enfance, le dévoreur d’espaces glacés et infinis, avec ses chiens héroïques et féroces, ses hommes endurcis et solitaires, ses interminables voyages en traineaux chargés de peaux d’élans, ses tempêtes de neige silencieuses et léthales. Un Jack London aventurier, reporter d’un monde à la fois cruel et profondément humain, glacial et chaleureux. Buck, le seul vrai héros de « L’Appel de la Forêt », a été mon premier héros romanesque, avant D’Artagnan, Jean Valjean, Ivanhoe. Mon premier héros, et j’imagine celui de bon nombre de gens de ma génération, est un chien ! Et la lecture, beaucoup plus tardive, de « Construire un Feu » m’a peut-être révélé l’origine de cette fascination pour les chiens de London : pour n’avoir pas complètement pris la mesure de la férocité de la nature, dans cette sublime nouvelle, le héros humain meurt, de froid. Pas le chien. Parce que les chiens de London ont une perception surhumaine de la nature et quand on est gamin, on aime bien le surhumain, les super-héros. Et tant pis si c’est « Superdog » plutôt que « Superman » !

Et puis l ‘ « autre » London : l’écrivain engagé dans les luttes sociales avec des idéaux socialistes, proche des thèses marxistes. Le plus marquant est le Jack London du « Talon de fer », roman publié en 1908, à l’époque où l’auteur est au sommet de sa gloire. C’est un roman de « politique-fiction ». Comme un Jules Verne « politique », par exemple, London imagine le monde du demain immédiat : il prévoit une guerre mondiale mettant aux prises l’Allemagne et les États-Unis, une révolution d’Octobre (en 1917, mais à Chicago !)… et l’avènement d’une dictature d’un genre nouveau (disons fasciste)… pour les trois siècles à venir ! Comme Jules Verne aussi, London est « prophétique », ses fictions passent à quelques millimètres des réalités qui seront, quelques années plus tard, l’Histoire !

Y a-t-il vraiment deux Jack London ? Un soupçon m’a toujours tenaillé, dès que j’ai découvert la partie « engagée » de son œuvre, à un âge plus avancé de ma vie littéraire. Aujourd’hui le soupçon est devenu certitude : l’écriture de London, claire, déliée, incroyablement ciselée est la même, du premier de ses romans (Le Fils du Loup, 1900) au dernier (Jerry chien des îles, 1917). Une écriture faite de clarté, minimaliste, avec une manière unique de marteler les mots, de les répéter. Ses figures humaines se ressemblent toutes : des lâches les plus ignobles aux plus nobles cœurs, les maîtres des chiens reproduisent grandeur et bassesse des maîtres des hommes. On se rappelle une scène du début de « L’Appel de la Forêt». Le premier maître de Buck, après l’avoir roué de coups de gourdin, lui dit : « Alors, Buck, mon vieux, voilà ce que j’ai à vous dire : Nous nous comprenons, je crois. Vous venez d’apprendre à connaître votre place. Moi, je saurai garder la mienne. Si vous êtes un bon chien, cela marchera. Si vous faites le méchant, voici un bâton qui vous enseignera la sagesse. Compris, pas vrai ? ». On pourrait s’amuser à déplacer et la scène et le discours à une répression de révolte ouvrière de l’époque, pas un mot ne changerait ou presque !

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