Articles marqués avec ‘Littérature américaine’

Fante !

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

john-fanteJohn Fante. Prononcez « fanté ». Je dois vous dire d’abord bien sûr : c’est qui John Fante ? Un écrivain, américain. Italo-américain plutôt, la précision est d’importance, elle imprègne toute son œuvre. Sa vie couvre à peu près le XXème siècle, de 1909 à 1983. On ne peut pas esquiver sa vie, elle est la matière même de l’œuvre. Tous ses romans égrènent des épisodes autobiographiques, de l’enfance rude du Colorado (sous les grondements incessants d’un père alcoolique et violent) à la réussite professionnelle et mondaine d’Hollywood (où il sera un scénariste très prisé) et enfin jusqu’à la fin douce et glorieuse, malgré la cécité qui le frappe en 1978, aux côtés de Joyce, son épouse.

Je ne sais pourquoi, bien qu’adulé (et même objet d’un véritable culte !) par des cercles de plus en plus nombreux de passionnés de littérature, Fante n’a pas encore atteint en France la notoriété d’un Steinbeck, d’un Hemingway, d’un Faulkner. Son influence littéraire est pourtant au moins aussi importante : il est le père spirituel de la « Beat génération », de Charles Bukowski, de Truman Capote, de James Ellroy. Son influence est considérable aussi sur Jim Harrison et « l’école du Montana ».

En fait il est à la source d’une part essentielle de la littérature, américaine et au-delà, d’aujourd’hui. On doit probablement à Michel Polac, lors de ses fameuses émissions « Droit de réponse » dans les années 80, le vrai début de la notoriété de Fante, au moins en France. Elle ne cesse de croître et on le saura bientôt, que Fante est sûrement l’écrivain majeur d’une littérature américaine du XXème siècle pourtant prodigieusement riche !

Ma première rencontre avec Fante ne reste pas dans ma mémoire comme un souvenir littéraire. C’est un vrai moment de vie. « Ask the Dust », « Demande à la Poussière » est forcément un moment d’une vie pour quiconque aime la vie (et les livres, ça va ensemble !). La rage bouillonnante, l’amour palpitant des personnages, la langue à la fois populaire et d’une justesse minutieuse, tout fait de la lecture de ce livre une rencontre avec le flux même d’une vie d’homme. Je renonce à en dire plus sur ce livre-culte. Charles Bukowski le fait bien mieux que moi : « Un jour, j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculptée dans le texte. Voilà enfin un homme qui n’avait pas peur de l’émotion. L’humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. (…) Et je compris bien avant de le terminer qu’il y avait là un homme qui avait changé l’écriture. Le livre était « Ask the Dust » et l’auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m’influencer dans mon travail. » Charles Bukowski, 1979

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Jack London et son « double »

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

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Il est d’usage de considérer qu’il y a « deux » Jack London.

D’abord, celui de notre enfance, le dévoreur d’espaces glacés et infinis, avec ses chiens héroïques et féroces, ses hommes endurcis et solitaires, ses interminables voyages en traineaux chargés de peaux d’élans, ses tempêtes de neige silencieuses et léthales. Un Jack London aventurier, reporter d’un monde à la fois cruel et profondément humain, glacial et chaleureux. Buck, le seul vrai héros de « L’Appel de la Forêt », a été mon premier héros romanesque, avant D’Artagnan, Jean Valjean, Ivanhoe. Mon premier héros, et j’imagine celui de bon nombre de gens de ma génération, est un chien ! Et la lecture, beaucoup plus tardive, de « Construire un Feu » m’a peut-être révélé l’origine de cette fascination pour les chiens de London : pour n’avoir pas complètement pris la mesure de la férocité de la nature, dans cette sublime nouvelle, le héros humain meurt, de froid. Pas le chien. Parce que les chiens de London ont une perception surhumaine de la nature et quand on est gamin, on aime bien le surhumain, les super-héros. Et tant pis si c’est « Superdog » plutôt que « Superman » !

Et puis l ‘ « autre » London : l’écrivain engagé dans les luttes sociales avec des idéaux socialistes, proche des thèses marxistes. Le plus marquant est le Jack London du « Talon de fer », roman publié en 1908, à l’époque où l’auteur est au sommet de sa gloire. C’est un roman de « politique-fiction ». Comme un Jules Verne « politique », par exemple, London imagine le monde du demain immédiat : il prévoit une guerre mondiale mettant aux prises l’Allemagne et les États-Unis, une révolution d’Octobre (en 1917, mais à Chicago !)… et l’avènement d’une dictature d’un genre nouveau (disons fasciste)… pour les trois siècles à venir ! Comme Jules Verne aussi, London est « prophétique », ses fictions passent à quelques millimètres des réalités qui seront, quelques années plus tard, l’Histoire !

Y a-t-il vraiment deux Jack London ? Un soupçon m’a toujours tenaillé, dès que j’ai découvert la partie « engagée » de son œuvre, à un âge plus avancé de ma vie littéraire. Aujourd’hui le soupçon est devenu certitude : l’écriture de London, claire, déliée, incroyablement ciselée est la même, du premier de ses romans (Le Fils du Loup, 1900) au dernier (Jerry chien des îles, 1917). Une écriture faite de clarté, minimaliste, avec une manière unique de marteler les mots, de les répéter. Ses figures humaines se ressemblent toutes : des lâches les plus ignobles aux plus nobles cœurs, les maîtres des chiens reproduisent grandeur et bassesse des maîtres des hommes. On se rappelle une scène du début de « L’Appel de la Forêt». Le premier maître de Buck, après l’avoir roué de coups de gourdin, lui dit : « Alors, Buck, mon vieux, voilà ce que j’ai à vous dire : Nous nous comprenons, je crois. Vous venez d’apprendre à connaître votre place. Moi, je saurai garder la mienne. Si vous êtes un bon chien, cela marchera. Si vous faites le méchant, voici un bâton qui vous enseignera la sagesse. Compris, pas vrai ? ». On pourrait s’amuser à déplacer et la scène et le discours à une répression de révolte ouvrière de l’époque, pas un mot ne changerait ou presque !

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Fausse note au concert Salinger

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

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Je sens bien que ce billet n’est pas « culturellement correct ». Le bon usage veut que l’on joigne sa voix au concert de louanges quand une grande figure est largement adulée. Alors vous pensez, quand c’est un écrivain, et qui plus est un écrivain symbole d’une époque, il faut un sacré culot pour émettre la moindre dissonance. Ce serait d’un tel mauvais goût !

Bon. Je le fais quand même, bien sûr, sinon je ne serais pas là à vous causer. Mais je le fais avec le plus grand respect, cela va de soi, pour tous ceux qui admirent (voire vénèrent) Salinger, et ils sont nombreux, à en juger par la symphonie laudative commune.

Allez. Je m’y risque : je n’aime pas Salinger. Plus exactement, je n’aime pas « l’attrape-cœurs » (« The Catcher in the Rye »), LE livre de Salinger. La banalité de son propos (quelques jours d’errance d’un ado révolté contre tout et rien) est en écho parfait à la banalité d’une écriture plate, pseudo gouailleuse, expression d’une révolte à quatre francs six sous. Ce qui dérange le plus, dans la lecture de « l’attrape-cœurs » c’est l’impression permanente de vulgarité qui émane de chaque page. Que les choses soient claires : je ne parle pas de grossièreté (la grossièreté, le langage injurieux, sont permanents dans le livre, volontaires et évidemment tout à fait admissibles). Non, par vulgarité je veux dire la sensation d’un écart criant entre ce que l’écrivain veut nous faire croire qu’il dit et ce qu’il dit réellement. La sensation d’une tricherie. Tout sonne faux : les gros mots, la rébellion anti bourgeoise, la haine de la famille, l’aspiration à la liberté, au « jouir sans entrave ». Tout. Le galimatias genre « Rebel without a cause » fait un tintamarre de tous les diables à chaque coin de phrase, à tel point qu’on n’entend jamais une vraie musicalité, une vraie langue, un vrai écrivain. L’amour, la haine, la colère, en littérature ne se disent pas. Ces passions fortes sont la matière même de l’écriture, la pâte même dont est modelée la langue. Relisons (c’est l’occasion, La Pléiade le publie, et ça fait du bruit !) le rugissement de Céline (Enfin celui qu’on arrive à relire parce qu’à l’impossible nul n’est tenu et certaines pages sont insoutenables !). Céline, c’est la langue même de la rage, de la haine de soi, du mal-être, de la misère morale, de la dérive psychique. Céline invente une langue qui est pour lui l’outil même de ses révoltes ou de ses turpitudes. La gouaille chez lui, c’est parce qu’il ne sait pas faire autrement, c’est sa langue naturelle, il n’en a pas d’autre.

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