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Le Horla – Une lecture de l’Effroi

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

Le-HorlaL’expérience de la lecture du « Horla » de Guy De Maupassant reste à jamais une traversée d’un espace d’effroi, où l’écriture s’érige en aventure extrême. J’entends extrême comme à toute extrémité, au bord de la chute, au bord d’un gouffre sans fond qui n’est rien moins que la folie.

L’écriture est toujours une expédition dangereuse, dont on ne sait si l’on reviendra intact. La littérature est pleine de ces tragédies du « dire sur soi », car il n’y a pas d’autre vraie matière de l’écriture fictionnelle que soi. Quel que soit l’effort de détachement, de distanciation, d’arrachement de l’œuvre à celui (à celle) qui la produit, en fin de compte, il reste un seul réel irréductible : l’âme de l’auteur, le sang de l’auteur, le corps de l’auteur. A un journaliste qui lui demandait de parler de lui Jorge-Luis Borges répondit, c’est devenu célèbre, « Que voulez-vous que je dise de moi ? Je ne sais rien de moi. Je ne sais même pas la date de ma mort ! ». Citation fameuse qui prend tout son sens quand on lui adjoint cette autre, du même Borges, en 1970 à l’occasion de la parution de son « Autobiographie » : « De toutes façons, je n’ai jamais rien écrit d’autre qu‘une autobiographie ! »

Peut-on oublier les tragédies multiples de l’histoire de l’écriture ? Le combat quotidien de Baudelaire contre l’amertume d’un spleen qui déverse son « Poison » dans des vers sublimes et effroyables, le « suicide » littéraire de Rimbaud, la « guerre » pathétique de Joyce avec la langue dont il était un magicien incontesté, la fin d’Hemingway, de Virginia Woolf ? On n’en finirait pas d’égrener les noms de ceux, de celles, pour qui l’écriture fut/est le seul mode de survie, et en fin de compte, le seul mode de mort.

Le caractère unique de l’expérience du Horla est que ce petit conte pose la question fondatrice de toute littérature, question qui borde tout acte d’écriture authentique : Qui écrit ? On connaît les trois sources de la parole (les linguistes disent « locuteurs », quelle horreur, on dirait un effet meurtrier de l’électricité !) dans un texte écrit : un auteur, un narrateur, un personnage. Qui parle dans « Le Horla » ?

Dans une première version, très brève (« Lettre d’un fou ». 17 février 1885) le narrateur se « confesse » à son médecin : un être étrange (il ne porte pas encore de nom) est en lui, le « possède ». Dès le premier récit, Maupassant se situe dans le même autre ou l’autre même, dans « l’étrange familiarité » que Freud va pointer, quelques trente années plus tard à Vienne : l’écrivain, encore une fois, précède le « médecin de l’âme » dans un cheminement de dédoublement, au bout duquel il y a l’inconscient. D’ailleurs Freud, dans son approche du concept même d’ « inquiétante étrangeté » (Das Unheimliche, 1919), ne s’appuie pratiquement que sur des exemples issus du fantastique littéraire (En particulier « les contes d’Hoffmann). Freud avait-il lu « le Horla » ? Nous n’en avons pas de trace attestée mais le concept – le soi hors de soi – semble directement issu de Maupassant !

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