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Fausse note au concert Salinger

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

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Je sens bien que ce billet n’est pas « culturellement correct ». Le bon usage veut que l’on joigne sa voix au concert de louanges quand une grande figure est largement adulée. Alors vous pensez, quand c’est un écrivain, et qui plus est un écrivain symbole d’une époque, il faut un sacré culot pour émettre la moindre dissonance. Ce serait d’un tel mauvais goût !

Bon. Je le fais quand même, bien sûr, sinon je ne serais pas là à vous causer. Mais je le fais avec le plus grand respect, cela va de soi, pour tous ceux qui admirent (voire vénèrent) Salinger, et ils sont nombreux, à en juger par la symphonie laudative commune.

Allez. Je m’y risque : je n’aime pas Salinger. Plus exactement, je n’aime pas « l’attrape-cœurs » (« The Catcher in the Rye »), LE livre de Salinger. La banalité de son propos (quelques jours d’errance d’un ado révolté contre tout et rien) est en écho parfait à la banalité d’une écriture plate, pseudo gouailleuse, expression d’une révolte à quatre francs six sous. Ce qui dérange le plus, dans la lecture de « l’attrape-cœurs » c’est l’impression permanente de vulgarité qui émane de chaque page. Que les choses soient claires : je ne parle pas de grossièreté (la grossièreté, le langage injurieux, sont permanents dans le livre, volontaires et évidemment tout à fait admissibles). Non, par vulgarité je veux dire la sensation d’un écart criant entre ce que l’écrivain veut nous faire croire qu’il dit et ce qu’il dit réellement. La sensation d’une tricherie. Tout sonne faux : les gros mots, la rébellion anti bourgeoise, la haine de la famille, l’aspiration à la liberté, au « jouir sans entrave ». Tout. Le galimatias genre « Rebel without a cause » fait un tintamarre de tous les diables à chaque coin de phrase, à tel point qu’on n’entend jamais une vraie musicalité, une vraie langue, un vrai écrivain. L’amour, la haine, la colère, en littérature ne se disent pas. Ces passions fortes sont la matière même de l’écriture, la pâte même dont est modelée la langue. Relisons (c’est l’occasion, La Pléiade le publie, et ça fait du bruit !) le rugissement de Céline (Enfin celui qu’on arrive à relire parce qu’à l’impossible nul n’est tenu et certaines pages sont insoutenables !). Céline, c’est la langue même de la rage, de la haine de soi, du mal-être, de la misère morale, de la dérive psychique. Céline invente une langue qui est pour lui l’outil même de ses révoltes ou de ses turpitudes. La gouaille chez lui, c’est parce qu’il ne sait pas faire autrement, c’est sa langue naturelle, il n’en a pas d’autre.

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