Articles marqués avec ‘Tlemcen’

Dernière soirée à Tlemcen

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Journal personnel

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A Gilberte, à Jocelyne, à Abdou, à Mustapha … et les autres

La petite fenêtre à barreaux à droite de l’entrée du cinéma « Le Lux », était haut perchée. Il a fallu que je monte sur les épaules d’Abdou pour pouvoir y mettre le stylo Bic sans mine qu’on avait préparé. D’habitude on s’en servait plutôt de « sarbacane ». Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres. On n’avait pas l’esprit à rire. Encore moins à jouer. C’était mon dernier jour au Lycée, la dernière fois qu’Abdou et moi redescendions du pied de la montagne où se nichait notre bahut. Le stylo vide était un engagement entre nous. On reviendrait ensemble le chercher dans quelques années. Ensemble. Dans quelques années. Juré.

J’avais du mal avec l’espace et la présence. Les voyages me posaient depuis toujours un problème proche du malaise. Est-ce que l’endroit qu’on quitte, l’endroit où on n’est plus puisqu’on est ailleurs, existe encore en notre absence ? Enfin, quand je jouais rue d’Isly à Marnia avec Sydney et Alain, est-ce qu’Abdou, Mustapha, Georges pouvaient jouer en même temps rue Germain Sabatier à Tlemcen ? Alors que je n’étais pas là ? Difficile à imaginer. Encore plus difficile à supporter ! Marnia était mon exil de Tlemcen. Mais le pire, c’était que le sens inverse était aussi insupportable, je veux dire quand Tlemcen devenait mon exil de Marnia. Au retour quoi. Dans tous les cas je perdais. Sur tous les tableaux. Victime du déplacement. D’autant plus que je n’étais pas maître de ces déplacements : c’était ma mère, mon père (surtout ma mère je sais) qui décidait des départs, des retours, des changements de plan ! Le déplacement signait une perte dans tous les cas irréparable, une jouissance que je n’aurais pas. Et, déjà, ce n’était pas une de perdue dix de retrouvées. C’était une de perdue. Point. L’endroit où j’étais était potentiellement le lieu de la perte à venir quand je serais dans l’autre endroit. Et vice-versa. Tout mouvement étant fatal à mon plaisir, je ne pouvais imaginer d’autre bonheur que l’immobilité. Ca ne m’a jamais quitté. Aujourd’hui encore. Aller faire des courses est une forme de torture. Quant au travail.

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Où c’est Tlemcen ?

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Ecriture

5e-A-1958-1959-Tlemcen

Après l’avoir écrite je m’aperçois que, pour une fois, ma chronique est une vraie chronique, pas une opinion : elle rapporte un morceau de temps, autrefois, ailleurs.

J’ai reçu ce matin, d’un ami Algérien, une photo. De classe. En noir et blanc. 5ème A, 1958-1959. Cinquante ans ! Un monde est revenu sur moi. Enfoui, pas oublié. « Forclos » aurait dit Jacques Lacan. Une de ces pépites de mémoire auxquelles on ne pense presque jamais mais qui, quand elles surgissent, vous apparaissent comme d’une parfaite familiarité.

Il était une fois dans l’Ouest…De l’Algérie. Je crois du moins… Une ville. Une mosquée. Des murailles. Des platanes. Une église. Un collège. Encore des platanes. Une synagogue.

Et des gamins, des noms, dans une jolie ronde phonétique qui, à elle seule, raconte déjà un long morceau de l’histoire de ce lieu : Dib, Bensaïd, Cottereau, Seladji, Amsellem, Ben Halima, De Cara, Hamedi… La plupart allait, le vendredi, à la Mosquée. D’autres, comme moi, le samedi, à la synagogue. D’autres encore, le dimanche, à l’église. Certains (très peu) nulle part. Tous, dans tous les cas, allaient ensemble à l’école. A l’école Dufaud, rue Augustin Tedeschi. A l’école Jules Ferry. Au collège de Slane. Au grand Lycée, niché au pied de la montagne qui domine la ville. La guerre d’Algérie était là, en basse continue, avec des fracas qui parvenaient de temps en temps jusqu’à nos oreilles. Je veux dire physiquement à nos oreilles : une grenade à quelques mètres, une fusillade Place des Victoires, un plastiquage rue de Bel Abbès.

Mais étrangement, rien de ces drames ne semblait écorner le lien serré et chaleureux de ce petit monde de très jeunes gens. L’événement important pour nous, le lendemain d’un attentat, c’était le choc Stade de Reims/Racing Club de Paris de la veille. Mustapha supportait le Racing Club de Paris et Jean-Jacques Marcel, moi le Stade de Reims et Raymond Kopa !

Dans la cour du lycée les hostilités ouvertes allaient bon train : entre les fans d’Elvis Presley et ceux de Johnny Hallyday. Et on se réconciliait sur le dos de notre prof souffre-douleur, professeur d’histoire-géo, dit « Piko », dont le surnom ornait en grandes lettres plusieurs murs de la ville. La « Métropole », dont il venait, ne lui avait jamais offert une telle notoriété.

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