Articles marqués avec ‘USA’

Black Dahlia, Black Ellroy, Black USA

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

james_ellroyAvec « Underworld USA » James Ellroy continue ses fouilles littéraires et archéologiques dans les entrailles les plus  secrètes de l’Amérique, les plus glauques. Après « American Tabloïd » et « American Death Trip » le grand James nous donne, en point d’orgue à sa « Trilogie Américaine », une œuvre éblouissante, alliant avec sa maestria habituelle le noir le plus sombre et le talent le plus lumineux. C’est ça le secret. Ombre et lumière, les deux clés de l’énigme Ellroy, qui commence vraiment (il avait cependant écrit auparavant 6 chefs-d’œuvre !) par son « Dahlia Noir » (1987) et l’obsession envahissante de la mort de sa mère assassinée le 22 juin 1958, alors que James était un petit garçon de 10 ans. Obsession qu’il prétend lever avec « Ma part d’Ombre » en 1996 mais qui, obstinément, reste encore dans toute son œuvre, si ce n’est comme thème narratif, du moins comme matière même de l’écriture. L’œuvre d’Ellroy est écrite du sang de sa mère.

Du sang de l’Amérique aussi. Avec ses livres, plus noirs que l’encre, on oscille en permanence entre le fait divers épouvantable et l’Histoire récente, non moins épouvantable (les années soixante essentiellement), des USA. Les personnages sont des « serial killers » (« Un Tueur sur la Route »), des psychotiques, des flics désabusés, désespérés ou pourris, mais aussi John Kennedy, Richard Nixon, Bob Kennedy,  Edgar Hoover, ceux qui ont fait les USA de ces années Vietnam, de ces années Cuba, de ses années Chili, entre autres. De complot en manipulation d’état, de crimes sordides en exactions maffieuses, le dédale des romans d’Ellroy n’a rien de reposant. Jamais le « roman noir » n’a mieux mérité son nom.

Mais ce n’est pas vraiment nouveau : les polars américains n’ont jamais rien eu de reposant. Les pères spirituels d’Ellroy sont surtout Dashiel Hammett et Raymond Chandler. Ca « décoiffait » déjà : « Le Grand Sommeil » (Chandler), avec ses tueurs fous et ses dérives sexuelles, « La Moisson Rouge » (Hammett), avec ses junkies et ses tueurs à gages. Mais Ellroy franchit un pas dans la noirceur du genre. Son univers, porté par le rythme même d’une musique de jazz (« White Jazz » est écrit en phrases sans verbe, ponctué en syncopes, imitant le phrasé d’un sax), se décline en lieux, personnages et actions dont on se demande s’ils relèvent de la narration littéraire ou de la parole libre du cauchemar. Très étrangement, je trouve une forte parenté entre James Ellroy et…Guy de Maupassant ! La fin de « Black Dahlia », terrifiante, ressemble à s’y méprendre à la terreur de la fin des nouvelles fantastiques de Maupassant. Je pense en particulier à l’effroyable « Horla », qui ne laisse aucun lecteur intact. Et le « moteur » est le même : on ne sait jamais, avec Maupassant comme avec Ellroy, si l’auteur parle de la folie ou si l’auteur est fou.

L’œuvre de James Ellroy est tricotée de trois univers :

Univers 1 : L’obsession des « serial killers ». Dans tous ses romans, même si ce n’est pas le thème central, il y a, à un moment ou un autre, la silhouette sinistre d’un tueur en série. Certes, le meurtre de la mère en est, au sens propre, la matrice principale. Mais il y en a une autre, au moins aussi essentielle : l’Amérique et sa littérature qui, depuis la deuxième guerre mondiale, ont produit sans cesse d’effroyables faits divers réels, puis littéraires. On sait que Truman Capote a tiré son génial « De Sang-Froid » d’un fait divers réel. « Le Dahlia Noir » est issu du meurtre réel d’Elisabeth Short survenu le 15 janvier 1947 à L.A. Et est-il besoin de rappeler les tueries « ordinaires » auxquelles l’Amérique nous a habitués (Columbine, Campus de Delkab, Virginia Tech etc.) ? Dans une dialectique très « américaine », fiction et réalité sont maillés en une sorte de tissu narratif réel/Littérature/cinéma dont on ne sait jamais quel est le premier maillon : les livres imitent la vie ou est-ce l’inverse ?

John Steinbeck, De America par Avi Barack

Ecrit par Léon-Marc Levy sur . Publié dans Chroniques, Littérature

steinbeck1L’opinion la plus courante concernant John Steinbeck et son œuvre, et ce n’est innocent ni d’une conception inepte de la littérature ni d’un parti pris idéologique, est que le cadre du travail de Steinbeck, de son discours, serait en gros un regard « sur » l’Amérique. Et on en a tiré, à longueur d’études et de thèses à n’en plus finir, une vision parfaitement desséchée de ce trésor littéraire. Regard « sur » l’Amérique entend regard « sur » l’histoire de l’Amérique d’où coupure Histoire/sujet regardant : du coup, de papa Steinbeck, on attend une critique – tant qu’à faire « marxiste-léniniste » ne lésinons pas – de l’Histoire Yankee passée et présente ! Ben voyons. Il y a Steinbeck et il y a les USA donc tout est possible. Tout est possible oui, même l’aveuglement, même de passer les bornes. De se permettre un glissement de préposition s’érige en symptôme. Du « sur » au « de » c’est la frontière, rien que ça, entre idéalisme et matérialisme. Il n’y a pas de « ça-parle » de Steinbeck « sur » l’Amérique parce que l’enracinement symbolique est ce qui du réel intervient dans l’imaginaire. Du réel ou, il y en a qui disent de la « réalité ». On peut dire cela plus simplement (j’entends bien la rumeur de l’hystérie) : Le discours de John Steinbeck n’est pas « sur » l’Amérique mais « de » l’Amérique. L’Amérique n’est pas son propos mais son lieu, le socle émetteur de son écriture, sa source.

Les mots de Steinbeck pullulent, se bousculent, explosent et ces mots ne parlent pas seulement comme véhicule d’un sens (sinon fin de la littérature), laissons cela à la poussière des pré-linguistes (du temps de la préhistoire, c’est-à-dire aujourd’hui encore). Les mots ça parle aussi comme tels, dimensions verticales, existant en soi et trimbalant ambiguïtés, sous-entendus, symboles, métaphores, désir, castration, névrose. Le « ça-parle » de Steinbeck c’est le flux récitatif d’un sujet. L’étiologie de la névrose qu’il porte à vue est en prise directe avec l’Histoire individuelle et collective de l’Ouest américain, des USA tout entiers. L’écrit, les cris, de Steinbeck portent en eux toute la schizophrénie américaine.

Parce qu’il y a vraiment schize. Pas procès/sujet mais dans le procès des sujets et dans les sujets du procès. L’Amérique c’est le cadre de floraison des rêves les plus prodigieux de l’humanité : Paix, Démocratie, Liberté, Richesse. Rêves structurés en mythes dans l’histoire de l’Ouest (« On va y’aller au pays des oranges ?! »  « Et on aura des lapins et on sera comme des rois ?! »)*. « Nouvelle Frontière » disait-on. Frontière du désir à coup sûr, de celui qui se garde une chance d’avoir une autre satisfaction que fantasmatique mais qui, presque sans coup férir, connaît le tragique glissement du principe de réalité au principe de plaisir, débouche tout à trac sur le symptôme obsessionnel.

Car L’Amérique, on ne le sait que trop, c’est aussi le décor qui fait cadre aux pires perversions psychotiques de l’humanité : les immigrants lui demandaient et lui demandent encore (de moins en moins) la lune ? Eh bien c’est sa face cachée qu’elle leur a offerte : violence, exploitation forcenée des hommes, racisme, refoulement. Le Pays de Lincoln ET de l’esclavagisme, de la liberté de la presse ET de l’anti-communisme paranoïaque, des croisades contre les injustices ET des assassinats de Sacco, Vanzetti, Etel et Julius Rosenberg.